Quand elle a été théorisée par Max Weber, la bureaucratie était vue comme un progrès prometteur. La bureaucratie weberienne est voulue extrêmement efficiente, idéale, axée sur la rationalité, et fondée sur les principes de la logique, de l’ordre et de l’autorité légitime. C’est une organisation dépassionnée qui exige le respect des procédures par tous et dont l’essence même est la réalisation efficace et rapide d’une énorme quantité de travail. Le but étant donc de combattre la corruption et de traiter tous les citoyens de manière égale et selon les mêmes procédures. 

La bureaucratie en Tunisie est-elle fidèle à cette image idéale de l’organisation ?

L’économie en Tunisie est-elle inclusive ?

Une absence de compétitivité dans quasiment tous les secteurs économiques en Tunisie se traduit par un manque inouï d’innovation qui affecte négativement l’économie tunisienne ne cessant de choir d’année en année. Tout un réseau de raisons entremêlées est à l’origine de ces problèmes économiques, dont, la présence assez imposante de monopoles qui se voient prendre plus d’ampleur faute de nouveaux acteurs économiques et de nouveau souffle.

La corruption est aujourd’hui en Tunisie plus endémique qu’elle ne l’a jamais été. Selon un rapport de Sarah Yerkes et Marwan Muasher pour la fondation Carnegie, publié en 2017, la corruption absorbe chaque année 2% du PIB de la Tunisie. [1] C’est alors cette corruption et l’oligarchie de quelques groupes familiaux qui gangrènent l’économie tunisienne et entravent la transition économique. [2] D’où l’absence de nouveaux projets ne se traduit pas par un manque de ressource humaine ou d’idées, bien au contraire, c’est dû à des facteurs purement administratifs et bureaucratiques qui semblent chérir la corruption et les monopoles.

Qu’en est-il de l’espoir des lendemains ?

Quelques milliers de tunisiens à haut potentiel prennent leur envol chaque année vers des pays plus rémunérateurs que la Tunisie ; comportement que beaucoup réprouvent et qualifient d’abject. Alors que ce que nous devrions excommunier, c’est toute procédure et toute mentalité qui frustrent la créativité de cette élite et les empêchent de briller dans leur propre pays.

Les exemples de jeunes qui voient leurs rêves voler en éclats sont innombrables, des projets prometteurs qui peinent à voir le jour à cause de la mauvaise gestion administrative au sein de l’état tunisien. Nous pourrions citer l’exemple de Dar Ben Gacem: la maison d’hôte qui, en 2013, était un projet enrichissant pour la Tunisie dont le but était de contribuer au ravivement de la Medina et à l’amélioration et diversification de la qualité du tourisme en Tunisie. Contrairement à ce que nous pourrions penser, au lieu d’avoir la faveur et l’appui de l’état, ce projet avant de se concrétiser a dû faire face aux contraintes imposées par la bureaucratie tunisienne. [3]

 À quel point l’administration en Tunisie est-elle efficace et évolutive ?

C’est à un système, imbu de démarches administratives interminables et compliquées, que le commun des mortels en Tunisie doit faire face chaque jour. La plus simple des procédures pourrait prendre des jours voire des semaines ou des mois. Dans une déclaration aux médias, le président de l’INLUCC a fait état de « plus de 400 mesures bureaucratiques dans l’administration tunisienne, qui entravent le développement et l’investissement ; même la présidence du gouvernement en a reconnu l’inutilité, et s’est engagée à en débarrasser l’arsenal législatif. » [4] Déclaration datant de Février 2020. Il est donc légitime de se demander si un quelconque changement a eu lieu, chose difficile voire impossible à vérifier : aucune page ni site web en Tunisie n’est dédié à la réforme administrative.

Dans une ère où tous les services se voient digitalisés, en Tunisie nous sommes contraints, même en pleine pandémie, de se déplacer et s’affliger des heures d’attente pour obtenir un extrait de naissance ! Il n’est donc pas question d’expertise pour remarquer l’archaïsme du système administratif tunisien mais de volonté d’innover, de faire avancer les choses. Nous avons besoin de textes de lois qui organiseraient mieux et plus efficacement les services administratifs en Tunisie pour libérer cette dernière des chaines d’une bureaucratie suffocante et d’une administration stagnante.

Pourquoi ne pas avoir recourt à l’investissement pour booster l’économie ?

C’est encore la bureaucratie et son impossibilité qui nous fait perdre des milliards de dinars de financements étrangers. Les projets innovants discutés durant la conférence « TUNISIA 2020 » tenue en 2016, et qui avaient attiré beaucoup de bailleurs de fonds, ayant fait des promesses de centaines de millions d’euros d’investissement, furent vains à cause des obstacles bureaucratiques typiquement tunisiens auxquels ils ont fait face, nous faisant ainsi perdre ces investissements dont la Tunisie a fortement besoin en ces temps difficiles.

La réalisation de ces projets nécessite des procédures rapides qui sont malheureusement incompatibles avec la règlementation actuelle des marchés publics en Tunisie. D’autre part, la loi sur l’urgence économique présentée par le gouvernement à l’ARP, et qui a pour objectif de faciliter la réalisation des projets d’envergure nationale, n’a pas été votée. [5]

Ce problème bureaucratique gênant les investissements étrangers en Tunisie a été beaucoup remarqué, d’ailleurs, dans une déclaration aux médias l’ancien ambassadeur d’Allemagne en Tunisie M. Andreas Reinicke affirma : « Le problème aujourd’hui en Tunisie c’est la bureaucratie, je ne critique pas les fonctionnaires mais il faut établir des règles pour augmenter la capacité et l’effectif d’une bonne gouvernance.» [6]

Ce même avis a aussi été partagé par l’ancienne directrice du FMI Madame Christine Lagarde. «Les investisseurs, qu’ils soient tunisiens ou étrangers, ne prendraient pas le risque d’investir en Tunisie en l’absence d’un climat qui soit favorable à l’investissement», a-t-elle fait savoir. De ce fait, il faut «simplifier les procédures et réduire la bureaucratie étouffante susceptible de freiner et d’asphyxier les initiatives économiques»[7]

Encore une liste exhaustive

Le 11 Mai 2018, le décret gouvernemental 417-2018 fut publié dans le JORT. Un décret de 222 pages, l’un des plus longs de l’histoire de la Tunisie, listant 100 activités soumises à autorisation et 143 autorisations requises pour la réalisation de projets. Soit encore des procédures ralentissant les initiatives économiques, encore de longs délais d’attente, encore un terrain favorable aux pots de vin.

Certaines autorisations, des plus banales, nécessitent des ressources très importantes rendant la tâche plus pénible aux jeunes qui essayent de se lancer, de manière indépendante, dans des activités économiques. Par exemple, un jeune entrepreneur a dû mobiliser 4 mois et 10.000 dinars juste pour pouvoir obtenir une autorisation afin de commencer son activité d’installation de panneaux photovoltaïques. [8]

En somme si l’organisation bureaucratique est prévue pour être efficiente et égale, ces principes perdent tout leur sens en Tunisie où l’administration se transforme en agent obstruant l’innovation et l’effloraison économique. Cet ordre repu de verrous ne fait qu’inhiber la prise d’initiative, et renforcer le pouvoir des cartels. Les jeunes en quête d’indépendance désirant lancer leur propre projet rencontrent d’innombrables obstacles les poussant à s’avouer vaincus et abandonner toute tentative de contribuer à l’amélioration de la situation économique de leur pays. Une réforme est donc inéluctable, l’état doit remédier à cette organisation bureaucratique paralysant l’économie.

-Rédigé par Ithar Elheni, membre actif à l’ENIT Junior Entreprise